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AOÛT 2026

SRI LANKA, L'ÎLE AUX PIERRES PRÉCIEUSES

Le Sri Lanka, terre mythique riche en pierres précieuses, réputée depuis l'Antiquité et citée par Marco Polo, abrite les plus beaux saphirs du monde. Ce pays m'a offert une leçon de gemmologie dont je me souviendrai toute ma vie.

Saphirs observés au marché de Beruwala
Saphirs observés au marché de Beruwala

Depuis que mon intérêt pour les pierres précieuses s'était réveillé, j'avais tenté à plusieurs reprises de m'y rendre, sans jamais y parvenir. C'est finalement à la fin de mon diplôme de gemmologue que j'ai pris un billet pour Colombo, avec l'idée de faire le tour de l'île.

Quelques semaines avant mon départ, Vincent Pardieu m'a appelé. Légende de la gemmologie de terrain, connu pour ses innombrables voyages dans les mines du monde entier et pour ses nombreuses contributions scientifiques, il préparait un livre sur le Sri Lanka et devait retourner observer, une fois encore, tous les processus liés à l'industrie des pierres. Il m'a proposé de le rejoindre. Un véritable honneur qui m'a permis de prolonger mon voyage de deux semaines pour le retrouver, lui et son équipe, au bout d'un mois passé sur l'île.

Quelques flâneries, d'abord

Je suis curieux de nature, et ce pays est de ceux qui nourrissent cette curiosité sans jamais l'épuiser.

J'ai d'abord retrouvé des amis rencontrés lorsque j'habitais encore en Birmanie, dont l'un d'eux, sri lankais, m'a servi de premier guide. Nous avons commencé par découvrir le cœur spirituel du pays, Kandy, avant de gravir les montagnes environnantes pour quelques jours.

Statue monumentale de Bouddha humant paisiblement les nuages
Statue monumentale de Bouddha humant paisiblement les nuages

J'ai ensuite quitté cette petite équipe pour gagner la côte est. Premier arrêt dans la baie d'Arugam, où la saison du surf battait son plein, avant de remonter doucement vers le nord. J'ai passé plusieurs jours merveilleux à Trincomalee, puis j'ai rejoint Jaffna, capitale de la deuxième ethnie du pays, les tamils. De là, j'ai gagné l'île de Delft, un endroit rare où j'ai pu observer des chevaux sauvages, marcher sur des plages recouvertes de coquillages tous plus beaux les uns que les autres, croiser un baobab vieux de treize mille ans et vivre, quelques jours durant, dans un calme presque sans voitures.

Lever du soleil à Trincomalee
Lever du soleil à Trincomalee

Après cette étape, je suis parti à la rencontre des anciennes capitales du pays, Anuradhapura, Polonnaruwa, Sigiriya, et de leurs temples bouddhistes, témoins vivants de la ferveur du peuple cinghalais. Puis je suis redescendu par la côte ouest, jusqu'à Colombo, Bentota, Galle et Unawatuna.

Coucher du soleil à Ella, sur le Monastère Mahamevnawa
Coucher du soleil à Ella, sur le Monastère Mahamevnawa

Ce pays m'a ouvert ses portes. Dans chaque ville traversée, j'ai tissé des amitiés, découvert de nouveaux plats, appris un peu plus de son histoire et de ses cultures.

Rejoindre Vincent Pardieu

À Colombo, l'équipe d'expédition s'est enfin réunie, composée de gemmologues venus de trois continents différents, à savoir d'Asie (Philippines), d'Afrique (Éthiopie) et d'Europe (France). L'objectif de ce voyage était de nourrir le futur ouvrage de Vincent sur le Sri Lanka. Au programme, la visite d'usines fabriquant les machines liées au minage, à la taille, au polissage et au chauffage des pierres précieuses, la découverte de mines traditionnelles dites artisanales et de mines mécaniques dites modernes, l'observation des conditions dans lesquelles les mineurs travaillent, lavent la terre et trouvent les saphirs. Nous avons aussi rendu visite à des mineurs dans leurs maisons, à des négociants chez eux comme sur les marchés, et à des tailleurs dans leurs usines comme dans leurs ateliers.

Se retrouver aux côtés de quelqu'un qui a arpenté la quasi totalité des zones minières de saphirs, de rubis et d'émeraudes dans le monde est une chance incroyable. Pendant plusieurs jours, j'ai appris à ses côtés en parcourant les principales régions productrices du pays, Ratnapura, Horana, Beruwala, Kataragama, pour observer, apprendre et toucher du doigt une réalité que la gemmologie enseignée en salle de classe ne peut jamais tout à fait transmettre.

Récolte de saphirs chez un mineur
Récolte de saphirs chez un mineur

Dans les mines

Le Sri Lanka mine ses pierres précieuses de deux manières bien différentes, et j'ai eu la chance d'observer les deux, souvent à quelques kilomètres d'intervalle seulement.

Les mines mécaniques

Certaines exploitations utilisent des tractopelles pour creuser la terre jusqu'à l'illam, la couche gemmifère riche en pierres précieuses. Elles s'appuient ensuite sur des jigs, de grandes machines mécaniques qui brassent, tamisent et lavent l'illam pour séparer les pierres du sable et de la boue. J'ai eu la chance d'assister à l'ouverture de l'un de ces jigs alors que le soleil se couchait. Deux mineurs à l'intérieur écartaient les matériaux légers, isolaient les minéraux lourds coincés dans la grille métallique, triaient à la main saphirs, spinelles et pierres de lune sous la lumière rasante du soir. Une scène presque cinématographique, faite du silence concentré des mineurs, de l'eau qui ruisselle, et de l'attente de voir ce que la terre a bien voulu livrer ce jour là.

Jig en marche, mains en recherche de saphirs
Jig en marche, mains en recherche de saphirs

Les mines traditionnelles

D'autres exploitations restent entièrement artisanales. Un puits est creusé à la main avec des outils rudimentaires, parfois profond de plusieurs mètres, étayé par une structure en bois assemblée sans le moindre clou, pour que le bois puisse fléchir avec la terre plutôt que de céder sous la pression. On y trouve parfois des galeries plus ou moins longues, qui suivent tant bien que mal l'illam sous terre. Un mineur au fond remplit des seaux, que d'autres remontent et empilent en surface. Une pompe évacue l'eau qui s'infiltre en continu, tandis que des feuilles de fougère tapissent les parois pour retenir l'humidité.

Les mines se trouvent parfois au beau milieu de rizières
Les mines se trouvent parfois au beau milieu de rizières

J'ai eu l'occasion de descendre moi même dans deux de ces puits, de creuser l'illam à la pelle, de le faire remonter à la surface, puis de participer à son lavage. Voir apparaître les premiers saphirs bruts au fond du tamis, encore couverts de boue, reste l'un des moments les plus forts de ce voyage. Un instant où la théorie apprise en gemmologie devient soudain tangible, presque physique.

Varan observé aux alentours d'une mine
Varan observé aux alentours d'une mine

Des usines aux ateliers de taille

Nous avons visité plusieurs usines spécialisées dans la fabrication des machines utilisées par toute la filière, jigs, machines à laver la terre riche en pierres précieuses, machines à tailler et à polir les gemmes. Certaines de ces entreprises sont nées de familles ayant elles mêmes été mineurs ou tailleurs pendant des générations, ce qui leur donne une compréhension très fine des besoins du terrain, au point que de nombreux négociants sri lankais exportent aujourd'hui ces machines jusqu'en Afrique, où ils vont eux mêmes chercher des saphirs à la source.

Saphirs bruts tout juste sortis de terre
Saphirs bruts tout juste sortis de terre

Dans les ateliers de taille, j'ai observé un travail d'une précision remarquable. Des équipes entières s'organisent par étape, préformage, taille verticale, taille horizontale, facettage, polissage, capables de tailler des pierres allant de plusieurs carats jusqu'à un demi millimètre pour la joaillerie, parfois pour le compte de maisons françaises de la place Vendôme qui leur confient leurs travaux les plus délicats. À quelques centaines de mètres de ces lignes de production modernes, dans un atelier ouvert sur la rue, j'ai aussi observé la méthode la plus traditionnelle qui soit pour tailler une pierre, à savoir un disque de taille actionné à la main, entraîné par une corde enroulée autour d'un petit pilier de bois horizontal. Deux mondes, deux époques, à quelques pas l'un de l'autre.

Saphirs taillés
Saphirs taillés

Le chauffage des saphirs, entre usine et secret de cuisine

Une grande partie des saphirs, appelés geuda au Sri Lanka lorsqu'ils sont de qualité insuffisante, ne révèlent leur couleur qu'après un traitement thermique. Nous avons visité des usines qui fabriquent les fours utilisés pour ce traitement, puis rencontré les chauffeurs eux mêmes, dans leur environnement de travail. Ce qui m'a frappé, c'est à quel point leur métier ressemble à celui d'un cuisinier. Chacun cherche sa propre recette, température exacte, durée, atmosphère oxydante ou réductrice, pour obtenir la couleur recherchée, et aucun ne la partage, sous aucun prétexte. Certains ont multiplié les centaines d'essais avant d'entrevoir une recette enfin viable. J'ai vu des fours électriques, des fours au gaz, certains anciens, d'autres tout récents.

Lever du soleil à Ratnapura
Lever du soleil à Ratnapura

Nous avons aussi rencontré un chauffeur traditionnel à Ratnapura pratiquant encore le blowpipe, une technique ancestrale consistant à chauffer la pierre dans un réceptacle rempli de charbon de noix de coco, à l'aide d'une simple pipe soufflée à la bouche avec une régularité presque méditative, sans four ni électricité. Le voir travailler, après avoir vu tant de machines modernes et élaborées cherchant le même résultat, résumait à lui seul tout ce que ce voyage m'a montré. Au Sri Lanka, les savoir faire les plus anciens et les plus récents cohabitent, sans que l'un ne remplace jamais vraiment l'autre.

Méthode traditionnelle pour chauffer les saphirs
Méthode traditionnelle pour chauffer les saphirs

Les marchés de pierres brutes et taillées

Acheter une pierre brute sur un marché sri lankais est un art à part entière, qui demande un mélange de connaissance technique, d'intuition, et de relations construites sur des années. Si l'on ne sait pas lire un brut, deviner ses fractures, reconnaître les inclusions nécessaires pour le rendre beau après chauffage, ni estimer le poids qui sera perdu à la taille, mieux vaut s'abstenir de tout achat. Et même en disposant de toutes ces connaissances, acheter une pierre brute reste un pari risqué.

J'ai pu visiter un marché spécialisé en geuda à Newitigala, ainsi que plusieurs autres, de part et d'autre du Kalu Ganga, la rivière qui charrie les saphirs depuis la région de Ratnapura jusqu'à l'océan. Là se rassemblent les mineurs venus proposer les pierres sorties de leurs champs à des chauffeurs, des tailleurs et des négociants de toutes sortes.

Estimation d'un saphir geuda brut au marché de Newitigala
Estimation d'un saphir geuda brut au marché de Newitigala

J'ai aussi observé des marchés de pierres déjà taillées, très différents dans leur nature et dans les visages qui les animent. Le marché de Ratnapura, au cœur des zones productives et bouddhistes, rassemble mineurs, courtiers et négociants dès les premières heures du jour. Les natifs de cette région, profondément attachés à leur terre, y restent et délèguent souvent la négociation à d'autres communautés du pays.

Le marché de Beruwala, sur la côte, est quant à lui tenu par une communauté sri lankaise musulmane qui exporte les saphirs dans le monde entier, et qui va aussi chercher des pierres directement à la source, jusqu'en Afrique. C'est une ville côtière à l'identité forte, où les marchands ont bâti, depuis des générations, un véritable réseau international du commerce de la pierre précieuse. Ces négociants descendent des marchands arabes qui sillonnaient jadis le monde et s'établissaient dans certains comptoirs. À Beruwala, les tenues sont d'un blanc éclatant et d'une grande sobriété. Chacun porte le même sarong, avec la même modestie apparente. Ce n'est qu'une fois invité chez eux que l'on découvre, dans de superbes maisons, toute l'étendue de leur réussite.

À la recherche de saphirs au marché de Beruwala
À la recherche de saphirs au marché de Beruwala

Une île, des rencontres

Ce voyage m'a permis de côtoyer des gens de toutes sortes, mineurs, tailleurs, chauffeurs, marchands et scientifiques, tous liés par un même amour, presque obsessionnel, pour les pierres précieuses. J'ai découvert un pays d'une richesse incroyable, je m'y suis fait des amis, j'y ai gagné une expérience que peu de gemmologues ont la chance de vivre aussi tôt dans leur parcours, et j'ai pu observer, de la terre jusqu'au bijou, toute la chaîne de production des pierres précieuses au Sri Lanka.

J'en retiens une sagesse simple, celle que Vincent aime résumer ainsi, miner et négocier des pierres précieuses est un pari permanent. Dans une mine où j'ai passé trois jours entiers, j'ai vu le résultat de deux semaines de travail acharné ne rapporter que quatre petits saphirs, alors que le mois suivant, dans cette même mine, avec les mêmes mains et dans la même terre, un saphir de cent vingt huit carats a été trouvé. Un monde de patience, de hasard, de chance et de connaissance, qui continue de faire du Sri Lanka l'une des terres les plus légendaires de l'histoire des pierres précieuses.

À la recherche de saphirs dans une mine de la région de Ratnapura
À la recherche de saphirs dans une mine de la région de Ratnapura